Qui n'a entendu, lors d'une retransmission sportive quelconque, un commentateur user d'une métonymie éculée pour désigner le Royaume-Uni, voire l'Angleterre, par le terme d'Albion (au passage nécessairement perfide) ? Albion, Britain, Cornwall, autant de dénominations qui proviennent d'un syncrétisme de bon aloi : il s'est agi aux alentours de l'an mil de créer de toutes pièces une mythologie – donc une légitimité – dont manquaient cruellement les souverains anglais.

Et ça, ce fut le boulot, entre autres, d'un gus connu sous le nom de Galfridus Arturus, ou Geoffroy Arthur, ou encore Geoffroy de Monmouth, passé à la postérité pour avoir rédigé entre 1135 et 1138, en latin s'il vous plait, l'Historia regum Britanniae soit l'« Histoire des rois de Bretagne ».

Arthur, Merlin et consorts

Bon, l'histoire des rois de Bretagne, il faut le dire vite. Il s'agit en vérité d'une histoire légendaire, d'un conte mythologique qui raconte la vie des rois bretons depuis la supposée fondation de la nation britannique par un prince troyen jusqu'à Cadwaladr, le dernier roi mythique de Grande-Bretagne dont la bannière, qui représente le dragon rouge du Pays-de-Galles, fut adoptée par Henri VII d'Angleterre, le fondateur de la dynastie des Tudor (Harri Tudur en gallois), descendant direct du prince gallois Owen Tudor (et donc de Cadwaladr).

Bien évidemment, l'histoire des rois de Bretagne narre la chute du peuple breton, vaincu par les Saxons au 7ème siècle mais également – et surtout – la vie de personnages célèbres tels Merlin ou Uther Pendragon. Geoffroy n'a certainement pas inventé les légendes du roi Arthur mais a probablement rassemblé plusieurs mythes afin de raconter d'une façon médiévale plus moderne, si l'on peut se permettre cet oxymore, les éléments fondateurs de la geste arthurienne.

Les raisons du mythe

D'autres vont s'engouffrer dans la brèche ouverte par Geoffroy de Monmouth et, au prétexte de retracer l'histoire de la Grande-Bretagne, vont écrire des récits quasiment hagiographiques.

On pourra auparavant citer un précurseur, un Gallois du IXe siècle, Nennius, qui dans son « Historia Brittonum » jette les bases de ce syncrétisme historique.

S'agissant des contemporains de Geoffroy de Monmouth, on notera L'estoire des Engleis (l'histoire des Anglais), de Geffrei Gaimar et plus encore le « Roman de Brut » de Wace (ou Guace ou Wistace) qui reconnait toutefois, tout en s'inspirant de l'Historia regum Britanniae que la légende d'Arthur ne serait que sornettes :

Fist Arthur La Roünde Table
Dünt Bretun dient mainte fable (Brut vv. 9753-4).

C'est le cas également de Jean de Wavrin, qui, au XVe siècle rédige un « Recueil des Croniques et Anchiennes Istories de la Grant Bretaigne, à présent nommé Engleterre » qui a pour ambition, selon son auteur, de dresser une histoire de l'Angleterre puisque, le déplore-t-il, celle-ci… n'en possède pas !

C'est bien là que le bât blesse : les Plantagenêts, c'est-à-dire la dynastie des rois anglais d'origine française qui succéda aux rois normands issus de Guillaume le Conquérant et régna en Angleterre du XIIIe au XVe siècle, dut faire face à un cruel manque dont le puissant voisin français se trouva épargné : la question des origines. On le sait, rien de tel que de glorieux ancêtres pour asseoir son pouvoir et plus encore sa légitimité. Or, si les capétiens peuvent se targuer d'être des descendants directs du grand, au sens propre, Charlemagne (Carolus [Charles] Magnus [le Grand]), leurs homologues Plantagenêts sont bien en peine de trouver quelque gloire ancestrale. Entrent en piste Geoffroy de Monmouth et alii qui vont (ré)écrire l'histoire en, on va le voir, ratissant large.

Brutus de Troie fonde la Grande-Bretagne

Autant frapper un grand coup de suite et convoquer la mythologie gréco-romaine et rien de moins qu'Énée fils de la déesse Aphrodite (Vénus). Souvenez-vous, il est chanté par Virgile dans l'Énéide, dont il est le personnage central…

Selon le mythe et la légende classiques, Enée est un prince de la maison royale de Troie. Puisque la mère d'Énée est la déesse Aphrodite, ce dernier est semi-divin. Lors de la défense de Troie contre les Grecs, il joue un rôle héroïque et est sauvé de la mort plusieurs fois par les dieux. Après la chute de Troie, il s'enfuit en portant son vieux père sur le dos et conduit les survivants troyens à l'exil, en Italie où ils s'installent. Il devient l'ancêtre des grands souverains romains et du peuple romain. Et de Romulus et Remus, tant qu'à faire.

Selon la légende médiévale (en particulier Nennius, V. supra), Enée épouse Lavinia dont il a un fils : Ascagne (ou Ascanius) qui devient père à son tour d'un enfant nommé Brutus. Disons-le tout net, l'histoire familiale vire au sordide : avant la naissance de Brutus, une prophétie aurait dit que l'enfant tuerait son père et sa mère. Dont acte : la mère meurt en couches ; le père est mortellement blessé par le fils lors d'une partie de chasse. Voilà notre Brutus de Troie, tout petit-fils d'Énée et cousin de Romulus et Remus qu'il est, condamné à l'exil à son tour. Quelle famille.
Il prend la mer, accoste en Gaule, fonde vite fait la ville de Tours, reprend la mer et débarque sur les rivages de ce qui deviendra la Grande-Bretagne.

Avec ses compagnons, il se bat contre quelques géants qui peuplaient l'île et pour fêter dignement sa victoire, donne son propre nom – Brutus – à ce curieux endroit : l'île devient Britain.

Albina, la reine régicide

À ce point du récit, le lecteur sensé s'interroge : que diable fabriquaient ces géants dans cette contrée insulaire ?

Force est de convoquer à nouveau Monmouth, Nennius, Wace et Wavrin afin de recevoir leur éclairage (fut-il à la lumière du candélabre et donc vacillant). L'origine des géants est contée en prologue du brut de Wace dans un poème intitulé « Des Grantz Geantz ». Voilà qui annonce la couleur. Qu'y apprend-on ?

Une certaine Albine est l'aînée de 33 sœurs (ou 14 ou 20 selon les versions), toutes filles du roi de Grèce (ou de Syrie). Albine demande à ses sœurs de tuer leurs maris respectifs afin de créer un matriarcat. Elles tentent donc de les égorger dans leur sommeil.

En la noble Terre de Sirrie ert vn noble roi poestifs de tresgrant renoun qe out a noun Diodicias, qe si noblement et si bien se contint par sa haute chivalerie qil conquist totes les terres entour luy, issint qe totes les rois pur poy del mounde furent a luy entendantz. Auint issint qe cesty Diodicias esposa vne gentil damoisele, la fille de son vncle, qe out noun Labana, et luy ama tans come resoun le voleit. Si engendra de luy trent et treis filles, dont la einesce en nomee Albyne

En la noble terre de Syrie, il y avait un noble roi de grand renom et très puissant qui avait pour nom Diodicias. Il était si preux et si chevaleresque qu'il conquit toutes les terres autour de lui, si bien que tous les rois à travers le monde entendirent parler de lui. Alors Diodicias épousa une gentille demoiselle, la fille de son oncle, qui s'appelait Labana, et l'aima beaucoup, comme le voulait la raison. Elle engendra de lui trente-trois filles, dont l'aînée fut nommée Albine.

Il semblerait que le funeste projet échouât en raison de la confession de la benjamine : elle dévoile tout à son époux qui s'en ouvre opportunément à son beau-père. Les sœurs, excepté la dernière, sont condamnées à être conduites sur un bateau sans voiles et sans gouvernail. Elles s'en tirent mieux, reconnaissons-le, que les danaïdes et leur tonneau dont l'histoire et le lieu (Danaos, la Syrie, les maricides, tout ça) sont quasi identiques.

Quoi qu'il en soit ces Marie Besnard antiques s'échouent sur une île sauvage. Tout comme Brutus ultérieurement, la fille aînée (Albina) donne son nom à l'île : Albion.

Afin de tromper leur solitude, les naufragées se résolvent à s'accoupler avec des démons. Des géants, et même des Grantz Geantz, naîtront de ces unions et peupleront Albion jusqu'à l'arrivée des Troyens et de leur chef Brutus. Albion précède donc Britain.

La mythologie c'est bien, les textes saints, c'est mieux

Brutus, avec ses compagnons, dont un certain Corineus, vont donc vaincre les géants, fils d'Albine et ses sœurs et des démons. Puis se partager le pays. À Corineus écherra une région à qui il donnera son nom, comme de bien entendu : la Cornouaille.

Les Troyens ne massacreront pas tous les géants. Brutus va en sauvegarder deux qu'il enchainera aux portes de son palais construit au centre de la nouvelle Troie (Londres) avec pour mission de défendre la cité : Gog et Magog.

Ces deux-là, dont les effigies mènent la procession annuelle après l'élection du Lord Mayor de la City, ont des origines bien établies mais tout aussi mystérieuses : ils sont mentionnés dans la Torah, la Bible et le Coran.

Dans le livre de la Genèse, Magog désigne un des 7 fils de Japhet, fils de Noé. Dans le livre d'Ezechiel (Ézéchiel 38-39), Gog et Magog désignent une terre et le propriétaire de la terre. Dans l'Apocalypse de St Jean, ils désignent les nations hostiles de la terre ce qui fera dire à Ronald Reagan, en 1971, que la Russie devait être Gog. Gog et Magog désignent également deux peuples malfaisants dans le Coran, dont le déferlement sur terre est considéré comme l'un des signes majeurs annonciateurs du Jugement dernier. Ils sont appelés Yaǧūǧ et Maǧūǧ (18e et 21e sourates).

Du coup, on a l'air malin nous avec notre Charlemagne qui ne parait plus si grand alors que les anglais se réclament d'Énée, Aphrodite, Romulus, Remus, Brutus, Albina, Gog et Magog. Fermez le ban, encore un coup de Trafalgar !

Cet article a été inspiré par la visite « Tous les chemins mènent à Rome » consacrée en partie à la création mythologique de Londinium ainsi que la visite « Guidhall, le cœur historique et politique de la City » qui abrite notamment des statues géantes de Gog et Magog.

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