Entendu maintes fois du côté de South Kensington, le quartier français de Londres : "Where is Glou-cé-steur sté-cheune plize ?"

Réponse invariable du cockney, forcément local, interloqué : "Wot?", ou, pire : "Eh ? Huh ? Wo?"

Londres, comme le Royaume-Uni, regorge de lieux qui non seulement ne se prononcent pas comme ils s'écrivent mais de plus ne se prononcent pas comme ils le devraient, à la grande confusion du visiteur. Parfois même les autochtones en perdent leur saxon. Si vous devez demander votre route, autant mettre toutes les chances de votre côté. Petit tour d'horizon des étrangetés des stations du métro londonien.

Le cockney, c'est quoi ?

Tout comme le Scouser désigne l'habitant et l'accent de Liverpool, le cockney désigne le londonien au sens large : le terme embrasse tout à la fois un habitant, un accent et même un dialecte argotique, le rhyming slang.

Il est difficile de dater précisément le terme de « cockney » mais l'une des occurrences les plus anciennes daterait du XIVème siècle, dans un poème de 1362, où il désignait un œuf de coq (cock's egg – cock-ey). L'origine du mot est disputée quoique le vocable fut utilisé aussi bien par Geoffrey Chaucer que William Shakespeare. Les deux illustres auteurs s'accordent, à deux siècles d'écart, sur ce qu'il désigne : un idiot.

Aujourd'hui, on dit d'un cockney qu'il est celui qui peut entendre les cloches de St Mary Le Bow. Située dans la City, du côté de Cheap Side, cette église est remarquable. Considérée comme la deuxième la plus importante de la City après la cathédrale Saint-Paul, St-Mary-le-Bow a été l'un des premiers édifices religieux à être reconstruit par Christopher Wren après le grand incendie de 1666.

St Mary le Bow, City de Londres
St Mary-le-Bow, reconstruite par Christopher Wren après le Grand Incendie de 1666

Le cockney est donc celui qui est né dans le rayon des fameuses cloches. Pour les français, celles-ci sont une voix synonyme de liberté puisqu'à partir de 1940 la BBC utilisait un enregistrement des Bow Bells comme signal avant l'émission « Les Français parlent aux Français ».

Plaque commémorative Radio Londres BBC 1940-1945
Plaque commémorative de Radio Londres — « Les Français parlent aux Français », 1940–1945

On sait, grâce à une étude réalisée en 2000, que les Bow Bells pouvaient être entendues à six miles à l'est, cinq au nord, trois au sud et quatre à l'ouest, couvrant Bethnal Green, Whitechapel, Spitalfields, Stepney, Wapping, Limehouse, Poplar, Millwall, Hackney, Hoxton, Shoreditch, Mile End, Bermondsey… Toutefois, on considère que les cockneys d'origine sont plutôt des londoniens de l'Est et de la classe ouvrière.

Un phrasé, un accent et un code mystérieux

L'accent cockney, associé généralement à l'East End de Londres, comporte évidemment des nuances et changements par rapport à l'accent dit de la BBC ou de la Reine. Beaucoup de lettres et sons sont purement et simplement oubliés, mangés ou deviennent silencieux.

Au premier rang des glorieux disparus, ce qui ravira les francophones, est le « h-aspiré » au début des mots. David Beckham, Jason Statham, David Bowie, Michael Caine ou encore Amy Winehouse, tous purs cockneys, auraient tendance à prononcer « erb » plutôt que « herb », « orse » à la place de « horse ».

De la même façon, le « r » et le « g » finaux disparaissent : « mother » sera prononcé « mo-tha » et « starting » devient « startin' ». Les sons T et K au milieu des mots sont tout aussi maltraités. Les substitutions sont aussi fréquentes : la lettre l devient un w après une voyelle — « bottle » se prononce « bottow ».

Enfin, last but not least, le cockney est aussi un langage codé : le rhyming slang. Cet argot se fonde sur des rimes sous-entendues. Ainsi "Believe" rimant avec "Adam and Eve", on ne dira pas « would you believe it? » mais « would you Adam and Eve it? ».

Parfois on supprime le second mot de la paire dans le langage parlé. Par exemple, stairs rime avec apples and pears. On dira simplement apples pour dire « escaliers ». De même phone rime avec dog and bone et l'on dira simplement "Where is my dog?" pour dire « Où est mon téléphone ? ».

Prendre le métro comme un indigène

Maintenant que l'on parle couramment Cockney, on n'est pas tiré d'affaire pour autant dans le métro londonien. Voici les stations qui piègent le plus les visiteurs :

Station Prononciation Anecdote
Holborn O-bun Le H aspiré et le R médian disparaissent. Vaut aussi pour les noms en « ham » : Fulham, Buckingham…
Aldgate Old-gate La porte la plus à l'est de la ville romaine. Vient du saxon Aelgate : « porte ouverte à tous ».
Borough Buh-Ruh (beuh-reuh) Même racine que bourg, burg, borgo… Le Grand Londres compte 32 boroughs.
Chiswick Chizik Le W est silencieux. Idem pour Dulwich (Deul-itch), Greenwich (Green-itch), Warwick (Worr-ik).
Gloucester Road Gloss-teuh Le « ces » médian est silencieux. Ne pas se planter : c'est une station touristique !
Leicester Square Less-teuh Même règle que Gloucester. Près de China Town et Covent Garden.
Ruislip Rye-slip Terminus au bout de la Piccadilly. Pour ne pas sombrer dans l'humiliation si vous vous endormez.
Marlborough Mol-Breuh Même famille que Borough. Edinburgh se dit Ed-in-bruh.
Aldgate, ancienne porte est de Londinium
Aldgate — la porte orientale de la ville romaine, Æst geat en vieux saxon

Globalement, s'il ne fallait retenir qu'un seul « tip » c'est que les londoniens ne sont pas différents des autres nationalités lorsqu'ils parlent : tout le monde raccourcit ou mange les mots. Beaucoup de lieux sont donc prononcés de façon elliptique — et l'on pourrait multiplier les exemples : Marylebone = Mar-leu-bone ; Covent Garden = Coven Garden ; Thames = Temz ; Tottenham = Tot-nam, etc.

Good luck !

Cet article est inspiré par les visites « Posh London : à la découverte du quartier de St James » et « Londres caché » — deux balades qui explorent l'accent, l'histoire et les clubs de gentlemen londoniens.

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