Au XVIIe siècle, juste à l'extérieur de la City, le long des ruelles allant de Fleet Street aux bords de la Tamise, existait un sanctuaire, une « liberty » connue sous le nom d'Alsatia.
Ces « libertés » étaient, comme leur nom le laisse entrapercevoir, des zones où les droits réservés au roi avaient été dévolus à des personnes privées. Ces sanctuaires qui existaient depuis la période médiévale ont été couramment appelés « Alsatia » en référence à l'Alsace.
L'Alsace en effet, en ce XVIIe siècle, subit les déprédations de la guerre de Trente Ans (1618-1648). Schématiquement : les catholiques contre les protestants. Dans toute l'Europe. Encore un coup des Habsbourg ! Quoi qu'il en soit, l'Alsace, elle, va vivre lors de ce conflit l'une des périodes les plus noires de sa riche histoire. On passera rapidement sur les scènes de pillages, viols, massacres et autres joyeusetés qui rompent toujours la monotonie de la vie quotidienne des habitants du cru. L'on conseillera toutefois au lecteur désireux d'approfondir le sujet la lecture du Simplicius Simplicissimus, dans sa version d'origine pour le lettré ou, pour les moins vaillants, l'édition traduite de 1990.
Pour quelle raison ce nom d'Alsatia fut-il importé en Angleterre ? Hommage ? Marque d'estime ? Référence à un territoire hors juridictions du fait de la guerre de Trente ans ? Difficile à dire. Quoi qu'il en soit, il apparait pour la première fois dans une pièce de théâtre de 1688, « L'écuyer d'Alsace » :
Est-ce que jamais une telle impudence fut observée à l'encontre de n'importe quel gouvernement? L'Irlande conquise, le Pays de Galles soumis, l'Écosse unifiée : mais pourtant il y a encore quelques endroits à Londres, sous le nez du gouvernement, qui ne sont pas encore conquis, qui sont encore en rébellion. Il me semble étrange que des terres si près du Palais des Rois ne fassent pas partie de ses territoires: c'est une honte pour les états de droit d'approuver de telles pratiques[1].
The Squire of Alsatia, Thomas Shadwell, 1688
Ainsi donc, Alsatia l'impudente servait à désigner l'une de ces parcelles sinon insoumise du moins excipant de son extranéité pour échapper au courroux séculier.
Du monastère au sanctuaire
Comme souvent lorsqu'il s'agit de l'histoire britannique en général et de l'histoire de Londres en particulier, les germes de l'exception sont à puiser dans le creuset Tudor qui culmina lors de la dissolution des monastères (pour un exposé approfondi de cet évènement majeur, on recommandera notre visite « Clerkenwell : le Londres monastique et médiéval »). En l'occurrence le brave Henry VIII – roi pourtant très chrétien – entreprit à l'orée de l'an 1538 de procéder à la confiscation des biens des ordres religieux d'Angleterre, du Pays de Galles et d'Irlande, rien que ça, d'en détruire ou revendre les bâtiments, au profit de la Couronne tant qu'à faire, et créa dans la foulée sa propre église faisant sien l'adage selon lequel on n'est jamais mieux servi que par soi-même.
Parmi les biens ainsi aimablement transférés, le prieuré des Carmélites de Fleet Street, notre future Alsatia. Les origines historiques de l'Ordre de Notre-Dame du Mont Carmel, communément appelé les Carmélites ou Whitefriars (frères blancs) en raison de la couleur de leur manteau de cérémonie, sont incertaines. Fondé en Palestine vers l'année 1154 par St Berthold, l'Ordre s'est revendiqué de la descendance des premiers ermites installés sur le Mont Carmel. Après la déculottée subie par les Croisés en Terre Sainte, beaucoup vinrent vers 1230 en Europe où l'ordre fut réorganisé sur le modèle des ordres mendiants.
Il semblerait que les Carmélites arrivent en Angleterre le jour de Noël 1240. Hum… Le monastère londonien fut fondé au bord de la Tamise en 1247 et la première église sur le site a été construite vers 1253. Lors de la saisie henriesque, les terres comptaient un cloître, une église, un cimetière…
Tout le nécessaire du bon petit moine vivant en parfaite intelligence avec son époque. Et, cherry on top, tous les privilèges attachés à son rang dont le droit d'asile.
Ça ne date pas d'hier cette affaire ! Quasiment un millénaire plus tôt, un concile est convoqué en 511 à Orléans par notre Clovis national. Le but du Concile était essentiellement de régler la question de l'arianisme et des relations entre le pouvoir royal et l'Église. Clovis, antithèse parfaite d'Henry VIII en matière religieuse, s'oppose aux rois ariens qui s'érigeaient en chefs de l'Église. Le Concile réaffirme à l'occasion, en son canon premier, que toute personne poursuivie, et ce quelle qu'en soit la raison, qui se réfugie dans une église ou ses dépendances, bénéficie du droit d'asile. On ne peut l'obliger à en sortir.
Ce droit d'asile, droit de sanctuaire (sanctuary) en anglais est bien commode pour échapper à tout un tas de trafics. Ce n'est ni plus ni moins, au XVIe siècle, qu'une immunité d'arrestation ! Circulez, y'a rien à voir. On comprendra dès lors que les successeurs des bons moines qui rachètent les terres à Henry VIII aient été particulièrement intéressés par ce statut spécifique. Bon, le problème est qu'ils ne sont pas réellement identifiés. À la suite de la dissolution, la juridiction dont relève le territoire devient floue et la propriété incertaine (on sait toutefois que la propriété fut utilisée par l'armurier du roi). Seule chose certaine : le droit de « sanctuaire » reste attaché au domaine.
En 1608, une charte accordée par le roi Jacques Ier (un malin celui-là, premier roi d'Écosse [James the 6th] et d'Angleterre [James the 1st] en même temps sous deux noms différents !) entérine un certain degré d'autonomie. La chanson est bien connue, donnez leur un doigt et ils vous prennent le bras : l'enclave devient rapidement un antre peuplé de criminels, en particulier des débiteurs cherchant refuge loin des huissiers de justice.
Que fait la police ?
Le problème de cette exception s'est posé avec d'autant plus d'acuité qu'Alsatia n'était pas la seule anomalie judiciaire à Londres ; un certain nombre d'espaces religieux, dont beaucoup étaient tombés dans l'oubli, s'étaient ainsi transformés en pseudopodes du droit d'asile originel : libertés d'exceptions, privilèges spéciaux, exemptions et autres particularismes tels Bridewell, Newgate et The Clink. Et encore, c'est sans mentionner la ville qui a délibérément grandi hors les murs pour simplement échapper aux pouvoirs de la City tout en profitant de ses opportunités.
Bref, la situation devenait ingérable. Il a bien fallu agir. D'ailleurs, les français montrèrent la voie dès 1539 par l'Ordonnance de Villers-Cotterêts (art. 166) :
Francois, par La grâce de dieu, Roy de France, Sçavoir faisons, à tous présens et advenir […] qu'il n'y aura lieu d'immunité pour debtes ni autres matières civiles, et se pourront toutes personnes prendre en franchise, sauf à les réintégrer quand y aura prinse de corps décerné à l'encontre d'eux, sur les informations faites de cas dont ils sont chargés et accusés, qu'il soit ainsi ordonné par le juge.
En Angleterre, c'est le Parlement qui s'y colle. Il faut cependant attendre l'« Act for the more effectual Relief of Creditors in Cases of Escapes & for Preventing Abuses in Prisons and pretended priveledged Places » de 1697.
Les zones de sanctuaires sont nommément listées : « the White Friers, Savoy, Salisbury Court, Ram Alley, Mitre Court, Fuller's Rents, Baldwin's Gardens, Montague Close, or the Minories, Mint, Clink, or Deadman's Place ». Ces privilèges d'exceptions sont donc abolis par le Parlement qui confirmera leur suppression par une autre loi en 1723. Ainsi s'en fut l'Alsace londonienne…
Cet article a été inspiré par la préparation de la visite « Cours, Cryptes, Coutumes et Coffres-forts : le Londres Caché », le prieuré « Whitefriars » faisant partie intégrante du circuit.
[1] ACT V. SCENE I (p. 86). Il s'agit là de notre propre traduction, il en existe probablement de plus pointues. ↑