La sculpture funéraire – thème ô combien guilleret – est présente dans la plupart des pays européens : la narration et la portraiture n'étaient-ils quasiment pas les seuls moyens médiévaux de faire connaître l'histoire d'un pays ainsi que les grands qui en sont issus ?
Pantagruel (p188 dans le document joint), à la suite de la lecture des chroniques de ses ancêtres, en fut le témoin apeuré :
[…] lisant les belles chronicques de ses ancestres, trouva que Geoffroy de Lusignan, dict Geoffroy a la grand dent […] estoit enterré a Maillezais ; [..] visita le sepulchre dudict Geoffroy a la grand dent ; dont eut quelque peu de frayeur, voyant sa portraicture ; car il y est en imaige comme d'ung homme furieux, tirant a demy son grand malchus de la guaine. Et demandoit la cause de ce. Les chanoines […] dirent que […] les painctres et poetes ont liberte de paindre a leur plaisir ce qu'ilz veulent.
À la fosse commune les Bourbons !
Précisons d'emblée, s'agissant du nombre de sculptures funéraires, que la France, en ce domaine, parait moins bien dotée que son homologue britannique, notamment pour les monuments en métal, particulièrement en plomb. La raison de cette inégalité ? Moindres moyens ? Absence de Talents ? Cultes et coutumes différents ? Que nenni ! La révolution française est passée par là, tout simplement.
La Convention Nationale, par la voix du comité de salut public, fut un des grands déprédateurs de l'art en général et de la royauté en particulier. S'agissant des dernières demeures royales, l'ami Danton et ses acolytes ne trouvent rien de mieux, afin de « célébrer la journée du 10 août qui a abattu le trône » que de faire publier un décret aux termes duquel « Les tombeaux et mausolées des ci-devant rois, élevés dans l'église de Saint Denis, dans les temples et autres lieux, dans toute l'étendue de la république, seront détruits le 10 août prochain » (Décret du 2 août 1793 contenant différentes mesures de sécurité publique, art. 11). On a connu plus festif.
Et puis, dans toute l'étendue de la République… Mazette. Ils n'y allaient pas de main morte (c'est le cas de le dire) les sans culottes ! Le saccage méphistophélique aura lieu à l'automne (pour le macabre, c'est par là). Si les contenants seront peu ou prou respectés – au contraire du contenu –, la plupart des monuments en plomb seront eux fondus afin de participer à l'effort de guerre.
La dalle funéraire du Haut Moyen-Âge
La tombe, un véhicule d'expression par la sculpture, donc. Petit problème : on s'aventurait sur un terrain glissant, au sens… propre !
En effet, jusqu'au XIIe siècle, les dalles tombales étaient – par définition – posées à même le sol. On piétinait tout ce joli monde trépassé gaiement mais, surtout avec l'apparition du relief, voilà qu'il devenait fréquent de trébucher. S'agissait de trouver la parade car s'affaler involontairement, passe encore, mais dans un lieu saint et sur une tombe potentiellement royale, voilà qui pouvait s'avérer délicat. How shocking.
Au XIIe siècle, on commence tout d'abord par élever la statue au-dessus du sol en l'encastrant debout au mur ou en l'allongeant sur une table. C'en sera fini de fouler aux pieds la royauté. L'un des exemples les plus anciens (env. 1180) est la mosaïque de marbre de la reine Frédégonde en la basilique St Denis. On reparlera de cette fameuse reine dans un prochain billet sur le « shaming » durant la période médiévale.
Gisants, transis, orants : la sculpture funéraire dans tous ses états
Les sculpteurs funéraires du XIIIe siècle, grâce leur soit rendue, vont trouver la parade antidérapante : le gisant, défini comme « l'effigie funéraire en haut relief d'un personnage représenté couché ». En langage profane une statue allongée, le plus souvent en grandeur nature sur une dalle ou une table, sculptée dans le bois ou la pierre. Le gisant devient carrément une mode. Et bien entendu, comme pour tout effet de mode, des courants apparaissent.
Des courants mais aussi de la couleur. À tout seigneur, tout honneur : les rois d'Angleterre de la dynastie Plantagenêt (Geoffroy V aurait planté du genêt sur son chapeau). On peut aujourd'hui admirer les gisants d'Aliénor d'Aquitaine, d'Henri II, de Richard Cœur de Lion et d'Isabelle d'Angoulême en Angleterre. Heu…? Et bien non ! Les sépultures de tout ce beau monde sont en France, précisément dans l'église abbatiale de Fontevraud.
Cependant, point nécessaire d'être de sang bleu pour avoir son tombeau coloré. Direction St Bartholomew the Great, aux portes de la City pour admirer le gisant de Rahere. Le fondateur de St Barts (comme on dit) est décédé aux alentours de l'an 1143. Si le monument funéraire date du XVe siècle, le gisant très coloré date du XIIe siècle. Aux pieds de Rahere, un ange couronné tient un blason du Prieuré également fondé par ce contemporain du roi Henry Ist, qui créa de surcroît l'hôpital éponyme.
Le chevalier en armure : une vitalité étonnante
Les effigies tombales en armure sont apparues en Europe vers 1240 et ont pris un essor formidable en Angleterre. Facilement identifiables par l'apparition de la cotte de mailles et des emblèmes spécifiques de la chevalerie que sont les boucliers et épées, on en recense en Grande-Bretagne plus de 150 datant du XIIIe siècle et près de 200 datant du XIVe siècle. C'est dire si les illustrations ne manquent pas.
À propos d'effet de mode, les sculpteurs anglais vont créer une originalité absolument insulaire : le chevalier aux jambes croisées.
Le meilleur exemple que l'on puisse citer est celui de Robert Courtheuse (1051/1052-1134), fils aîné de Guillaume le Conquérant, enterré dans la Cathédrale de Gloucester. L'effigie en chêne date du XIVe siècle.
Robert n'est pas le seul à croiser les jambes ou à tirer l'épée du fourreau, créant ainsi une impression de vigueur et de mouvement. On pourra citer (photographies en liens à l'appui) : John de Hanbury († 1303 – Hanbury – Staffordshire) ; Hugo de Weston († 1305 – Weston-Under-Lizard – Staffordshire) ; Henry de Raleigh († 1301 – Cathédrale d'Exeter – Devon) ; Richard de Goldsburgh († 1308 – Goldsborough – Yorkshire) ; Richard de Bingham († 1307 – Bingham – Nottinghamshire).
Cette représentation soulève l'inévitable question du pourquoi. Parmi les idées reçues qui ont la vie dure : cela signifierait que le chevalier a participé aux croisades. Certains affirment même avec un aplomb désarmant que les chevilles croisées sont le signe de la participation du chevalier à une croisade ; les genoux croisés, 2 croisades ; les jambes croisées au niveau des cuisses, 3 croisades. Et puis, pendant qu'on y est : « si on montre leur épée, c'est parce qu'ils sont morts au combat. S'il n'y a pas de bouclier, ils ne sont PAS morts au combat. Si le bras est croisé mais qu'il lui manque une épée, il meurt au combat mais en utilisant ses poings ». Ah ? Les mains reposant sur le sexe indiquent que le chevalier a été castré par un sarrasin pendant qu'on y est ? Etc. Ad nauseam…
Hâtons-nous donc de tordre le cou à ces fantasmes : il n'existe aucune corrélation entre les croisades et la pose du chevalier. Une des meilleures illustrations a contrario est le gisant de William Marshal II (à lire de toute urgence l'ouvrage de Georges Duby consacré à son père qui repose à ses côtés dans l'église du Temple à Londres). Le William en question n'a jamais participé aux croisades et a pourtant bien les jambes croisées.
L'explication serait en réalité technique. Les effigies du début du XIIIe siècle montrent des jambes raides et droites, d'influence française, sans aucune courbure du genou. Les progrès en matière de sculpture permettent une amélioration du style. Plus on avance dans le siècle, plus les effigies deviennent réalistes et les membres se plient jusqu'à en faire passer le sujet représenté pour nonchalant (John de Hauteville, 1346 – Chew Magna – Somerset).
Le transi qui nous laisse dans le même état
S'agissant justement de réalisme, le XIVe siècle marque un tournant dans l'art sculptural funéraire. On va chercher à tendre vers une vraisemblance physique dans la représentation du défunt. C'est ainsi que sera fidèlement sculpté Bertrand Du Guesclin, mort en 1380, dont un troubadour du XIVe siècle nous dit qu'il fut « l'enfant le plus laid qu'il y eût de Rennes à Dinan » (document PDF p. 11).
Vraisemblance, réalisme, puis bientôt horreur et putréfaction. Au cours du dernier tiers du XIVe siècle puis au XVe siècle, la représentation conventionnelle du gisant cède peu à peu la place à la figuration du « transi », c'est-à-dire du corps à l'état de décomposition. Le terme transi apparaît au XIIe siècle dans l'acception de « transi de vie », c'est-à-dire « trépassé ». Mais c'est dans l'air du temps, n'est-ce pas. Le poète François Villon, lorsqu'il rédige sa ballade des pendus vers 1489, n'est pas avare de détails morbides :
La pluye nous a débuez et lavez,
Et le soleil desséchez et noirciz :
Pies, corbeaulx nous ont les yeulx cavez
Et arraché la barbe et les sourciz
Pestes, famines, guerre de Cent ans ont emporté la moitié de la population. L'horreur, les vers, la putréfaction remplacent sourires, heaumes et armures. Si l'est de la France, l'Allemagne et plus encore l'Angleterre succombent à cette mode macabre, le transi demeure toutefois exceptionnel en Italie ou en Espagne.
A Londres, un exemple saisissant de transi, est celui de William Weston, prieur de St John's gate au moment de la dissolution des monastères par Henry VIII en 1540.
Le sommeil doux et apaisé
Fort à propos, la Renaissance est passée par là. Les siècles suivants préféreront souvent représenter le défunt agenouillé et en prière : le priant ou orant. Sinon, alors que les gisants gardaient les yeux ouverts, dans l'attente sereine du jugement dernier, les sculpteurs vont peu à peu leur fermer les yeux, leur donnant l'apparence du sommeil et non celle de la mort. Ils sont aussi accompagnés d'animaux ou de jeunes pages, symboles de leur rang dans la société.
Une effigie notable, un des plus somptueux exemples de sculpture en albâtre à Londres, est celle d'un chevalier hospitalier du XVIe siècle nommé Don Juan Ruiz de Vergara, mort en mer en combattant les Turcs près de Marseille. La sculpture, comme le monument de William Weston, est visible dans la crypte de l'église de St John's gate.
Cet article a été inspiré par la visite « Cours, Cryptes, Coutumes et Coffres-forts : le Londres Caché », (église Temple Church et ses gisants, lieu de tournage du film Da Vinci code) ainsi que la visite « St John's Gate, plongée au cœur de l'histoire des chevaliers Hospitaliers de St Jean », la crypte du prieuré abritant les monuments funéraire de William Weston et Don Juan Ruiz de Vergara.