Non loin de la tour de Londres, à l'entrée de la City, se dresse une public house d'architecture assez classique mais baptisée pour le moins de façon originale. Loin des « Red Lion » et autres « The crown », le : « hung drawn and quartered », littéralement le « pendu traîné et découpé en quartiers », suscite, au mieux, la curiosité, au pire l'effroi.
Le nom macabre rappelle tout simplement le passé le plus noir de la tour blanche qui se dresse toute proche : forteresse royale, certes, mais aussi prison et lieu d'exécutions.
Pour beaucoup, Tower Green, à l'intérieur de la tour de Londres, est synonyme de décapitation mais en réalité, à travers les âges, seules sept personnes, dont Anne Boleyn, y ont perdu la tête. Beaucoup plus ont été exécutées à l'extérieur des murs de la tour, près de Tower Hill. Et pour nombre d'entre elles, la mise à mort offrait un raffinement indépassable. En l'occurrence, « hung drawn and quartered » est l'un des moyens d'exécution le plus violent qui soit, destiné à châtier les coupables du plus abominable des crimes : la haute trahison. Le nom du pub rappelle, en particulier, la douloureuse fin du major général Harrison, coupable d'un tel forfait.
Le major Thomas Harrison
Douloureuse fin, certes, mais toute en dignité si l'on en croit Samuel Pepys, le célèbre diariste, témoin oculaire le 13 octobre 1660 de l'évènement qu'il consigne dans son journal :
Je me rendis à Charing Cross pour y voir le major général Harrison pendu, écartelé et taillé en quartiers : il semblait aussi joyeux qu'on pouvait l'être en telle situation. On coupa la corde sur-le-champ et sa tête et son cœur furent montré au peuple ce qui provoqua de grandes clameurs de joie. A ce qu'on dit, il déclara qu'il était sûr d'être appelé bientôt à la droite du Christ pour juger ceux qui venaient de le juger. Et que sa femme s'attend à ce qu'il revienne sur terre.
Et de conclure :
Ainsi le hasard voulut que je visse le roi décapité à Whitehall et le premier sang versé pour venger le sang du roi à Charing Cross.
Le hasard mentionné par Pepys résume assez bien la situation du major Harrison : lors de la guerre civile anglaise, il s'est battu aux côtés du Parlement contre le roi Charles I. Proche de Cromwell, il siégeât comme juge au procès du roi et fut l'un des 59 régicides qui ont signé sa condamnation à mort. Charles Ier fut donc décapité (les français n'ont ni le monopole ni la primeur d'avoir procédé à une décollation royale !). À la restauration, c'est-à-dire lorsque le fils de Charles Ier, Charles II, fut appelé sur le trône, Harrison ne s'enfuit pas. Il attendit sereinement son arrestation et fut le premier régicide à être exécuté.
Il a donc été « hung drawn and quartered » à Charing Cross, précisément à l'endroit où, ironie de l'histoire, se trouve désormais une statue équestre de Charles Ier. Il ne fut certainement pas le premier à être ainsi tourmenté. Ni le dernier.
L'origine du châtiment
Edward the Ist, dit Edouard « longues jambes » ou « longs jarrets » – il mesurait 1m88 –, roi d'Angleterre de 1272 à 1307 serait l'instigateur de ce traitement. Edouard, côté avers, était un roi pieux, législateur et réformiste (création d'un Parlement permanent). Côté revers, un roi cruel envers, pêle-mêle, les Écossais, les juifs (cf. Edit d'expulsion du 18 juillet 1290) et les Gallois.
Dafydd ap Gruffudd (David fils de Gruffydd) était, lui, un prince gallois justement. Accessoirement ami d'enfance du roi Edouard. Son crime fut d'avoir pris le parti de son frère Llywelyn et de lutter pour l'indépendance galloise contre la couronne d'Angleterre. David, dernier souverain indépendant du Pays de Galles, fut arrêté. Ensuite ? Et bien ensuite « la journée sera rude » selon le mot de Robert-François Damiens, régicide français condamné et exécuté en France, lui-aussi de manière atroce, tout comme Ravaillac avant lui. Les français, encore une fois, n'ont rien à envier aux anglais en matière de sauvagerie :
Condamne ledit Damien à faire amende honorable devant la principale porte de l'Église de Paris, où il sera mené et conduit dans un tombereau, nu en chemise, tenant une torche de cire ardente du poids de deux livres […] sur un échafaud […] tenaillé aux mamelles, bras, cuisses et gras de jambes, sa main droite, tenant en icelle le couteau dont il a commis ledit parricide, brûlée de feu de souffre ; et, sur les endroits où il sera tenaillé, jeté du plomb fondu, de l'huile bouillante, de la poix-résine fondue, de la cire et du soufre fondus ensemble ; Et ensuite son corps tiré et démembré à quatre chevaux, et ses membres et corps consumés au feu, réduits en cendre, et ses cendres jetées au vent ;
S'agissant de David, dans un premier temps, on tint une grande consultation afin de déterminer quel serait le supplice idoine. Puis on s'accorda pour le « hung drawn and quartered ».
Le 30 septembre 1283, Dafydd ap Gruffudd est condamné à mort, et devient la première personne connue pour avoir été jugée et exécutée pour le crime de haute trahison. Dafydd est donc traîné dans les rues de Shrewsbury, attaché à la queue d'un cheval, puis pendu, éviscéré et ses entrailles brûlées devant lui pour « son sacrilège en commettant ses crimes pendant la semaine de la passion du Christ ». Enfin, il est coupé en quartiers pour avoir « comploté la mort du roi ».
A noter toutefois, que si Dafydd ap Gruffudd fut la première victime historique judiciaire, d'autres cas sont mentionnés dans les chroniques comme antérieurs mais ceux-ci ont été exécutés sans procès, sur ordre du roi, le fameux Rex Jussit. Citons ainsi le cas d'un « fou » qui aurait attenté à la vie du roi en 1238.
Après l'exécution de David, d'autres barons et princes gallois, tel Rhees ap Meredith en 1292, subiront ce triste sort. Les condamnations vont croitre alors de manière exponentielle.
Ça fait quoi d'être « hung drawn and quartered » ?
La trahison étant considérée comme la menace la plus grande pour un souverain, la peine était corrélativement excessivement et intentionnellement brutale afin de susciter effroi et répulsion. Raison également pour laquelle l'exécution était publique et pour laquelle les différentes parties du corps du supplicié étaient ensuite conservées et montrées en exemple.
Les mots hung (pendu) drawn (traîné) et quartered (coupé en quartier) semblent de prime abord montrer une exécution certes abominable mais de facture assez simple et cohérente. En réalité, le supplice pouvait recouvrir en sus une multitude de tortures annexes. Et l'histoire britannique nous en donne – hélas – un certain aperçu. Ames sensibles…
Drawn
Les personnes reconnues coupables de trahison sont tout d'abord extraites de leur cachot puis amenées à l'endroit où elles seront exécutées. Amenées signifie en réalité attachées et traînées à l'arrière d'un cheval. Parfois, on liait simplement les mains et les chevilles avec des cordes et le prisonnier était ainsi tiré sur le sol rocailleux à travers la ville. D'autres fois, elles sont attachées et tirées sur un cadre en bois. Foin de compassion ici : l'objectif est de ménager les forces du pénitent afin qu'il puisse endurer plus vigoureusement le reste des réjouissances à venir.
William Wallace, le héros écossais incarné par Mel Gibson dans Braveheart, n'eut pas cet égard et fut traîné nu jusqu'à Smithfield où son mémorial est fleuri chaque année depuis 1305, année de son supplice. Encore un coup de Edouard 1er qui y gagna le surnom de marteau des écossais.
L'ouvrage The History of English Law Before the Time of Edward I précise que Wallace a été traîné pour trahison, pendu pour vol et homicide, éviscéré pour sacrilège, décapité comme un hors-la-loi et incarcéré pour « diverses déprédations ».
Arrivé à destination, le traître – précisons que les femmes ne ont jamais subi un tel châtiment (on leur réservait le bûcher) – doit subir mille avanies de la part de la foule. Le simple fait de regarder l'exécution ne suffisait probablement pas à provoquer la liesse médiévale : chacun semble-t-il apportait son écot en matière de quolibets et torgnoles.
Hung
L'exécution pouvait alors débuter et commençait par une pendaison. En fait pendaison puis dépendaison : le supplicié était pendu, plus exactement lynché, puis libéré de sa corde avant l'asphyxie. Si le bourreau avait bien fait son travail, le condamné était semi-conscient, et était alors aspergé vigoureusement d'eau froide pour le ranimer.
Un cas retentissant d'échec est celui de Guy Fawkes.
Il fut condamné pour haute trahison le 31 janvier 1606 pour son rôle dans le complot de la poudre à canon (Fawkes fut arrêté alors qu'il tentait de mettre le feu à 36 barils de poudre stockés sous le Parlement). Le « gunpowder plot » donne toujours lieu de nos jours à de nombreux feux d'artifice à travers le pays, la « bonfire night ». Quoi qu'il en soit, Guy Fawkes prit de court (sic) tout son monde et sauta de l'échafaud alors qu'il grimpait sur la plate-forme la corde autour du cou. Il préféra ainsi se suicider en se rompant le cou plutôt que se soumettre à une longue agonie.
Quartered
A ce point de l'exécution, les supplices vont éminemment varier d'un individu à l'autre fonction de leur crime. Certains voient leurs extrémités coupées et cautérisées avec du soufre chaud ; des lacérations sont pratiquées avec des outils rougis et du plomb fondu ou de la poix sont versés dans les plaies. Si la personne n'est pas déjà asphyxiée des suites de la pendaison, elle va ressentir une douleur indicible puisque ces brûlures affectent les nerfs, les vaisseaux sanguins, les muscles et les os.
L'être humain ayant toujours confiné au génie lorsqu'il s'est agi de son prochain, le pire est toutefois encore – et toujours – à venir.
Le mot « drawn » peut être à nouveau réutilisé et renvoie cette fois-ci à l'éviscération. Le torse du traître est incisé et ses intestins alors tirés, parfois avec d'autres organes majeurs. Si le malheureux survit à ces saignements massifs, c'est uniquement pour se voir enfin castrer… Les entrailles et les parties génitales sont alors brûlées sous les yeux de l'infortuné visant à – symboliquement – mettre fin à la masculinité de la victime et donc – prosaïquement – à celle de sa lignée et de son nom (même procédé pour Ravaillac et Damiens qui, de surcroit voient les membres de leur famille exilés et interdits de porter leur nom). Cette mutilation ultime entraîne la mort pour ceux qui avaient survécu jusque-là.
Le corps du supplicié est enfin démembré, coupé en quartiers ou écartelé par des chevaux. Une gravure de Claes Jansz Visscher exécutée en 1606 donne un aperçu saisissant des différentes étapes de l'exécution.
La tête du supplicié est présentée à la foule (comme le note Pepys au sujet du major Harrison) et les membres sont expédiés à différents endroits du royaume pour être exposés sous couvert de dissuasion. Chaque membre recevrait souvent une inscription indiquant les raisons de son exposition avant d'être placé au sommet des portes de la ville. Mais pas toujours. Le bras du prieur de Charterhouse, John Houghton, qui avait refusé de reconnaître le roi Henry VIII comme chef de l'Eglise anglicane, fut cloué sur la porte du prieuré lui-même. En général, à tout seigneur tout honneur, la tête finit sur le London Bridge au sommet d'une pique.
Les précédents et les émules
Cette méthode d'exécution n'est pas l'apanage des anglais. On l'a vu avec les cas emblématiques de Ravaillac et Damiens, les français n'étaient pas économes de mauvais traitements. Les colons des États-Unis l'ont semble-t-il également adoptée (Joshua Tefft, 1676).
S'agissant de l'Angleterre, et même de la Grande-Bretagne, il faudra attendre 1870 (!!!) pour que ce châtiment soit aboli officiellement. La dernière condamnation a été prononcée contre deux Fenians irlandais en 1867, bien qu'elle n'ait jamais été menée à son terme.
Le dernier exécuté de la sorte d'une liste non exhaustive fut un certain Edward Despard et six de ses complices, en 1803. Leur peine fut toutefois commuée en une « simple » pendaison suivie d'une décapitation.
En effet, la journée était rude.
Cet article a été inspiré par les visites « La City 2000 ans d'histoire » lors de laquelle le pub Hung Drawn and Quartered est visible ; « Clerkenwell le Londres monastique et médiéval » où l'on admire Charterhouse et l'histoire de John Houghton ; « Londres caché » durant laquelle on découvre un vitrail d'une église représentant les étapes du supplice.