Amis coulrophobes, c'est le moment de prendre la poudre d'escampette car nous partons aujourd'hui à la découverte d'un personnage, Joseph Grimaldi, d'une église, Holy Trinity Church dans le borough d'Hackney à Londres, et d'un parc d'Islington, tout à fait… clownesques.
À deux pas de St Pancras, un cimetière transformé en parc
Pour commencer notre balade, un petit tuyau pour le visiteur désœuvré, en attente de son eurostar à St Pancras, au choix très en avance ou très en retard (au point d'avoir manqué son train) : à 900 mètres de la gare, en direction de l'est, l'affaire d'une dizaine de minutes à pied, se situe un petit parc tout à fait étrange : le Joseph Grimaldi Park.
Première curiosité : des pierres tombales sont fichées le long de l'un des murs de cet espace vert où les londoniens viennent volontiers prendre leur lunch. La raison est simple : il s'agit d'un ancien lieu de sépultures, précisément ce qui reste du cimetière de l'église St Jacques, détruite en 1984.
Deuxième singularité : au centre du parc, à l'écart des sages et immuables alignements de cénotaphes le long du terrain de basket (sic), se dresse une tombe protégée par des rangées de barreaux dont l'aspect peu engageant contraste avec les masques théâtraux qui y sont scellés.
Troisième bizarrerie enfin : à même le sol, deux « dalles » en forme de cercueil, constituées de plusieurs plaques de métal, produisent une mélodie lorsque le visiteur marche dessus. Bon, ce n'est peut-être pas du Saint-Saëns, mais cette danse macabre provoque son petit effet quand même.
La tombe est celle de Joseph Grimaldi, un des clowns les plus célèbres au monde, tandis que les cercueils sont un hommage à Grimaldi himself ainsi qu'à Charles Dibdin, son imprésario théâtral.
Un clown ?! L'affaire est quand même sérieuse si l'on en est venu à ériger un parc en sa mémoire !
Joseph Grimaldi, un héros dickensien
Sur l'épitaphe placée à même le sol, on peut lire :
Joseph Grimaldi avait trois ans quand il monta sur la scène du théâtre Sadlers Wells avec son père, où il travailla pendant 43 ans comme interprète et copropriétaire. Depuis ses débuts en 1806 à Covent Garden en « Mother Goose », il était adoré de tous et pouvait remplir n'importe quel théâtre. Le mot 'Joey' est entré dans notre langue et désigne un clown. Il a vécu toute sa vie parmi les habitants de Clerkenwell et est décédé au 33, rue Southampton, à présent Calcott Street. Le borough d'Islington a donné son nom à ce parc pour commémorer un grand artiste et un grand homme.
Joseph Grimaldi est né en 1778 et fait, en effet, ses premiers pas au théâtre Sadlers Wells avec son père. Le succès est indéniable mais, selon Charles Dickens, qui admirait tant Grimaldi qu'il en rédigeât les mémoires – et ce malgré une certaine réticence initiale qui lui fera dire, après avoir lu les pages autobiographiques de Grimaldi qu'elles contenaient tellement de niaiseries qu'il doutait pouvoir en tirer quelque chose –, l'enfance de Joseph ne fut pas spécialement rose.
Le père, déjà. « Il signor », comme il se faisait appeler dans le métier, est un drôle de loustic. Giuseppe est certes un danseur accompli mais c'est un homme excentrique et surtout cruel. Père de plusieurs enfants avec nombre de femmes différentes, il fonde tous ses espoirs sur Joe, son premier enfant mâle. Ses méthodes d'instruction sont épuisantes, les passages à tabac ordinaires et les punitions tout à fait médiévales : les enfants sont soumis au carcan (stocks) ou enfermés dans une cage suspendue au-dessus de la scène. Par ailleurs, tout comme Frédéric Chopin et Alfred Nobel, Giuseppe Grimaldi souffrait de taphophobie, en particulier la peur d'être enterré vivant, à tel point qu'il prit soin de préciser dans ses dernières volontés que sa fille aînée devrait lui couper la tête après son trépas pour s'assurer de sa mort.
La mort du père redoutable et redouté fut donc une libération pour le jeune Joseph. Mais la vie de Grimaldi est à l'image des romans dickensiens : chaque succès, chaque répit – fussent-ils même liés au décès d'un père – sont immanquablement suivis d'une douleur, d'une affliction. À 9 ans, Joseph est libéré du tyran mais devient, bien malgré lui, le principal soutien de la famille qui se voit obligée de réduire la voilure et donc de déménager.
Direction le quartier de St Giles, un véritable taudis, un « rookerie », décrit par Dickens comme un des plus effroyables et mal famés de Londres. Le terme familier de rookerie fut donné, aux 18ème et 19ème siècles, aux bidonvilles occupés par les classes les plus pauvres et, évidemment, par les criminels et les prostituées. Ces zones surpeuplées comprenaient des logements de mauvaise qualité et peu ou pas d'installations sanitaires. Le mot vient de « rook » qui désigne une espèce de corbeau vivant dans une multitude de nids serrés les uns contre les autres à la cime des arbres.
Acteur, comédien, clown et alcoolique…
Joseph – Joe – passe le reste de son enfance entre ses représentations aux théâtres Sadler's Wells et de Drury Lane et commence à s'intéresser vers l'âge de 20 ans, après le décès conjoint de son épouse et de son premier enfant, aux pantomimes.
La pantomime a un sens bien particulier en Grande-Bretagne, différent du « simple » mime auquel elle est associée en France, par exemple. En Angleterre, la pantomime est une comédie musicale familiale. Jouée dans tout le Royaume-Uni, en particulier à Noël, la pantomime comprend des chansons, des gags, de la comédie burlesque et de la danse, le tout plus ou moins basé sur un conte de fées, une fable ou un conte populaire. Cette forme de théâtre est participative : le public doit chanter et interpeller les comédiens. Parmi les pantomimes les plus connues et anciennes (1604), figure celle de Dick Whitthington, par ailleurs véritable personnage historique puisqu'il fut maire de la City.
Les pantomimes au temps de Joseph Grimaldi étaient toutefois assez différentes. Elles consistaient en une ouverture généralement basée sur un conte de fées et en un second spectacle beaucoup plus long, l'arlequinade, héritière de la commedia dell'arte italienne du XVIe siècle.
Les compagnies itinérantes de la commedia dell'arte ont créé l'un des clowns les plus célèbres et le plus durable de tous les temps : Arlequin (Arlecchino) dont la renommée va se répandre dans toute l'Europe. Arlequin est au début un simple valet, héritier des bouffons médiévaux, mais devient vite un escroc acrobatique, un bon-vivant, paré d'un masque noir, d'un costume à losanges multicolores et d'un bâton dont il use pour « botter » le postérieur de ses victimes. Arlequin est accompagné de nombreux personnages représentant différentes classes sociales tels Scaramouche, le pendant maléfique d'Arlequin, Pantalon, Colombine, Cassandre… Autant de personnages qui seront repris dans la littérature (Molière, Marivaux), l'opéra, la danse et bien sûr le théâtre. Ainsi, notre Pierrot national, personnage français créé à la fin du XVIIe siècle pour Arlequin et dont la tête chauve et blanche (visage blanchi à la farine) illustre la mélancolie.
Grimaldi va s'approprier les pantomimes. En sus d'un humour brut et physique, il met l'accent sur la transformation et l'inattendu. Innovateur, doté d'une voix et de talents comiques exceptionnels, Joe devient le « père de la gifle moderne ». Il dépoussière l'apparence rustique du clown inchangée depuis le XVIe siècle pour en faire le personnage maquillé aux tenues colorées que nous connaissons aujourd'hui. Le nouveau maquillage ne laissait pas un centimètre de peau exposée – pas même l'intérieur des narines ni des lèvres.
Sa capacité à inventer des tours de passe-passe et ses bouffonneries, sa propension à se moquer de son public, à se transformer avec des costumes variés, à encourager la participation du public (« Here we go! » ; « Shall I? ») ou ses chansons l'ont fait passer à la postérité (Hot Codlins est la musique jouée par les dalles du Grimaldi Park).
À tel point que lorsqu'il prend sa retraite en 1823, perclus de rhumatismes, souffrant d'arthrite, on assure que la pantomime est morte. Il réapparaitra toutefois deux ans plus tard lors de deux représentations de gala pour célébrer sa carrière, mais restera assis sur une chaise.
Le clown devenu triste, alcoolique et dépressif, s'éteint en 1837.
Un hommage annuel… à l'église !
Il est enterré à St James. Si l'église déconsacrée est aujourd'hui transformée en bureaux, elle était jusqu'en 1984 le lieu du service annuel des clowns. Ce service se tient encore aujourd'hui, chaque année, en février et se déroule désormais à l'église Holy Trinity de Beechwood Road, Dalston, et rassemble, une fois l'an, donc, des paroissiens pas tout à fait comme les autres ! Et le nom de Joey passa dans le langage commun pour désigner un clown.
Cet article a été inspiré par la visite « Anges et démons » durant laquelle on découvre le théâtre Sadler's Wells où se produisit Joseph Grimaldi.