Il existe un petit jardin dans la City de Londres où les roses fleurissaient depuis l'année… 1381 ! L'imparfait est de mise car ce jardin, situé à Seething Lane, a été détruit pour laisser place à un chantier de grande envergure : la rénovation de Trinity Square et de l'hôtel de luxe Four Seasons.

Revenons à nos moutons, heu… roses. Le jardin, originellement, est celui de l'église de All Hallows by the Tower aka All Hallows Barking, qui met régulièrement son titre de plus vieille église de Londres en jeu contre Saint Barthélémy, qui, elle, prétend être la plus vieille église en continu. Nuance subtile ou subtile nuance, on ne sait. Quoi qu'il en soit, All Hallows by the Tower, faisait pousser (enfin le personnel de la paroisse, pas l'Église elle-même) quelques pieds de rose dans ce jardin de Seething Lane, de l'autre côté de la rue, afin de maintenir une des plus – comme cela on ne fâche personne – anciennes traditions de la City : the Knollys Rose ceremony. La cérémonie se tiendra cette année le 20 juin, ce qui laisse penser que quelques rosiers ont trouvé place au sein du nouveau jardin. Tout ça sous le regard aiguisé de Samuel Pepys, le fameux diariste qui enterra ici-même son parmesan voilà quelques années (4 septembre 1666, pendant le grand incendie).

Knolly qui ?

Knolly, en voilà un drôle de nom. Avec un « s » donc ils étaient au moins deux les bougres dont il est question lors de cette fameuse cérémonie.

Commençons par Monsieur. Robert, né vers 1330 dans le Norfolk ou vers 1312 dans le Hertfordshire, est connu, selon les sources, sous le nom de Knolles, Kanollys, Knowlys, Canolle, Canole or Knowles. Pas clair… Ce dont on est sûr, c'est que nous, français, on a morflé face à lui car il fut l'un des grands chevaliers du Prince Noir (appellation tardive et non contemporaine : le prince Noir était en réalité appelé Prince de Galles ou Édouard de Woodstock de son vivant) lors de la guerre de Cent ans. Le prince Noir n'est rien d'autre que le fils aîné du roi d'Angleterre Édouard III, héritier de la couronne, prince d'Aquitaine et surtout commandant en chef des troupes anglaises sur le sol français pendant la première partie de la guerre de Cent ans.

La guerre de Cent ans, une guerre ignoble

La guerre de Cent ans trouve sa genèse dans un conflit de succession, les Plantâgenets anglais et les Capétiens français pouvant prétendre chacun au trône de France après la mort du dernier Capétien direct, Charles IV.

Edouard de Woodstock accompagne son père, le roi Edouard III, sur le terrain militaire et se fait les dents à Crécy en 1346, à l'âge de 16 ans, en commandant l'aile droite des troupes anglaises. Il y apprend la tactique et la rapidité, qui deviendront sa marque de fabrique.

Crécy est à tous points de vue une bataille fondatrice. Tout d'abord, la victoire anglaise va mener au siège de Calais et au véritable début de la guerre de Cent ans.
Ensuite, Crécy c'est une rouste mémorable pour les français. Les chiffres varient mais on estime que les pertes anglaises sont de l'ordre de 100 à 300 morts contre, au bas mot, 4 000 en face.
Enfin, Crécy c'est une manière différente de faire la guerre. La chevalerie la plus glorieuse d'Europe s'est fait hacher menue par des archers et de la piétaille. En clair, à Crécy, les anglais se sont montré plus efficaces, plus pratiques, plus pragmatiques, en décidant de pratiquer une guerre « ignoble », au sens propre, c'est-à-dire « non noble ».

Les chevaliers français eux recherchent le haut fait, le beau fait, le fait honorable, l'éthique de l'exploit individuel. Dans cette optique, descendre de cheval est impensable car contraire à cette noblesse. Cette révolution de l'infanterie, où le combat se gagne sans corps à corps, sans perte, grâce aux armes de trait, va révolutionner la stratégie militaire. Les français vont mettre longtemps à le comprendre. Crécy (1346), donc, mais aussi Poitiers (1356) et surtout Azincourt (1415) sont autant de torgnoles qui viendront légitimer le manque d'éthique chevaleresque anglais inversement proportionnel à leur redoutable efficacité. À y regarder d'un plus près, les déculottées subies par le XV de France dans le rugby des années 1990 ne procédaient-elles pas du même état d'esprit ? Le french flair opposé au sorry, good game bourru du XV de la Rose ?

Robert Knolly, le soudard anglais

S'agissant de rose, justement, Robert Knolly fut de ces campagnes victorieuses. Toutefois, il convient de préciser que la bataille rangée telle qu'elle fut pratiquée à Poitiers ou Crécy est une rareté. Les deux camps préfèrent la bataille de siège ou la chevauchée. Et la chevauchée, ça, c'est l'affaire du Prince Noir et de Robert Knolly.

Le but est simple : lever une armée, se mettre en route, entrer en pays ennemi, tout saccager, faire le plus de victimes possibles, saisir un maximum de butin pour lever une armée, se mettre en route, etc., etc., ad nauseam. Les anglais sont spécialistes de ces incursions meurtrières et dévastatrices. Et Le Prince Noir sera perçu en France comme un Attila moderne, un fléau. Fléau qui conduira aux mêmes effets de part et d'autre de la Manche : la Grande Jacquerie de 1358 en France ; The Peasants' revolt de 1381 en Angleterre. Autant de révoltes paysannes de la part de populations asphyxiées par les guerres, famines et la pression fiscale exercée pour payer les rançons des chevaliers – voire même de Jean II le Bon, le roi de France – emmenés en captivité par l'ennemi.

Et Robert n'est pas en reste ! En gros, dès 1356 il participe à la chevauchée du Duc de Lancastre en Normandie ; en 1358 il capture et pille Montmorency. Cette année là, il aurait amassé un butin d'une valeur de 100 000 couronnes. Il s'établit dans la vallée de la Loire, contrôle 40 châteaux, pille, saccage, brûle d'Orléans à Vézelay. Il combat Bertrand Du Guesclin, le connétable le plus vaillant – et moche – du royaume de France et le capture même en 1359 au siège de Melun. En 1359, Châtillon est assiégé et détruit entièrement par les troupes anglaises dirigées par Robert Knolly. Il participe à la guerre civile de Bretagne entre Jean de Montfort et Charles de Blois pour le duc de Bretagne et combat à la bataille d'Auray en septembre 1364 où Du Guesclin est à nouveau capturé et Charles de Blois tué. Bref, il s'amuse bien, loin de ses terres londoniennes.

Constance Knolly, des roses mais pas de permis

Et mââme Knolly pendant ce temps ? Et bien elle s'ennuie ferme pendant que son époux prend du bon temps auprès des petits français. Non seulement elle s'ennuie, mais elle déplore un tout petit rien, un incident, une bêtise : il y a des constructions qui commencent à s'élever autour de sa propriété à Seething lane (le nom « Seething » pourrait provenir du mot médiéval « sifethen » signifiant ivraie car proche d'un marché au maïs) et la poussière l'incommode. En femme délicate, elle agit : elle achète tout bonnement la propriété voisine, de l'autre côté de la rue. Et hop, finies les nuisances. Et comme c'est une femme exquise, elle fait planter des roses sur son nouveau terrain.

Une autre contrariété a tôt fait de ternir l'ensemble : pour traverser la rue, le risque est grand de se salir. Le Londres médiéval produit 50 tonnes d'excréments – d'origine animale et humaine – par jour, ce qui, accompagné de la pluie, de la boue, des entrailles d'animaux, rend certaines voies impraticables. L'important c'est la rose, oui ; se salir et frayer au milieu de la populace, non. Elle n'a d'autre choix que de faire bâtir un pont reliant ses deux propriétés et enjambant la rue. Astucieux.

Certes. Encore eut-il fallu en demander la permission. Les officiels de la City goûtent modérément l'impertinence et l'absence d'autorisation de construction.

Une sanction très fleurie

Peut-on toutefois se fâcher contre l'un des généraux les plus éminents de son temps, fait chevalier en 1351 ? Serviteur du Prince Noir contre l'ennemi abhorré ? Et qui, après moult campagnes contre la France, a de surcroît protégé le fils même du Prince Noir, désormais décédé, le jeune roi Richard alors menacé par les hordes de Wat Tyler et de Jack Straw (la fameuse révolte des paysans, dont Richard Knolly est indirectement à l'origine mais hum… bon… passons sur ce pied de nez de l'histoire où le bienfaiteur est aussi le créateur du mal qu'il combat…) ?

Évidemment non. Il s'agit de biaiser. Alors biaisons. Voici la condamnation, telle qu'elle est prononcée et manuscrite par le maire de la City, dans son rôle de premier magistrat, en 1381 (à noter pour la compréhension du texte qu'un hautpas ou bautpas ou balpace est une pièce ou un étage construit sur un sol surélevé, sur des piliers, et s'étendant dans la rue) :

A toutes les personnes que ces présentes lettres verront ou entendront, le maire, les échevins et les conseillers de la City de Londres, vous saluent. Sachez que nous avons accordé à Messire Robert Knolles, Chevalier, notre cher et bien-aimé concitoyen, et à Custance [Constance], son épouse, le droit de laisser faire un hautpas de la taille de 14 pieds, s'étendant de la maison dudit Messire Robert et Custance, sa femme, sur le côté ouest, à une autre maison appartenant à eux, sur le côté est de celui-ci, au-delà de la voie de Syuendenlane [Seething lane] dans la paroisse de All Hallows Berkyngchirche [Barking church], près de la Tour de Londres. A charge pour eux, ledit Messire Robert et Custance, sa femme, leurs héritiers et ayants droit, et pour toujours, de donner annuellement au Chambellan du Guildhall de ladite City, à partir de maintenant, une rose rouge, à la fête de Saint Jean-Baptiste [24 juin], appelée la «Nativité». En foi de quoi, le sceau commun de la City est apposé, Messire William Walworthe, chevalier, Maire de la City, et Walter Doget et William Knyghtcote, shérifs de la même City, le 23 juillet, dans la cinquième année du règne du roi Richard II[1].

Le vicaire, la rose, le coussin et les watermen

« A charge pour eux […] de donner annuellement […] une rose rouge à la fête de Saint Jean-Baptiste ». Diantre ! Bien légère la sentence. On a connu des jugements ordonnant la destruction des bâtis pour plus petite emprise !

Quoi qu'il en soit, une condamnation est une condamnation et depuis 1381, donc, chaque année, une procession part de Seething Lane pour aller jusqu'à Mansion House, résidence du Lord Mayor de la City.

Le 20 juin 2018 marquera ainsi le 637e anniversaire de cette incroyable tradition annuelle dont le processus est immuable. Pour les invités officiels et les descendants de la famille Knollys, un service est organisé à l'église All Hallows puis ils se rendent en face au jardin de Seething Lane à l'endroit précis où la peu scrupuleuse Constance avait fait ériger sa paillote. Là, le Maître de la Compagnie des Watermen and Lightermen choisit une rose à couper, et après une courte allocution, la rose est précautionneusement taillée et déposée sur un coussin de velours tenu par le vicaire.

La Compagnie se met en route, traverse la City et atteint Mansion House où l'attend le valeureux récipiendaire de l'amende. La réception devient alors privée et la piétaille priée de déguerpir.

A noter qu'environ 150 ans après l'imposition de l'amende, la famille a obtenu un manoir près de Henley-on-Thames appelé Rotherfield Greys contre un loyer annuel à la Couronne… d'une rose rouge ! On comprend mieux le blason familial…

Cet article a été inspiré par la visite « La City 2000 ans d'histoire » lors de laquelle sont évoqués la compagnie des Watermen and Lightermen, All Hallow by the Tower et Mansion House.

[1] 1381 Livre-lettre H. fol. CXXXVIII (Français-Normand). http://www.british-history.ac.uk/no-series/memorials-london-life/pp447-455#p22

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